Qui n’a pas récemment constaté l’impact du changement climatique dans le monde ? Et pour cause, ce qui nous paraissait hypothétique et lointain, ou de l’ordre de l’imaginaire pour certains, est désormais bien réel et présent dans notre quotidien, peu importe sur quelle partie du globe nous vivons. Cela oblige indéniablement les acteurs humanitaires à composer avec cette nouvelle donne et à s’adapter aux aléas du climat. Pour échanger sur ce sujet, j’ai eu le plaisir d’interviewer Mampionona Rakotonirina, ingénieure météorologue et actuellement en cours de finalisation d’une thèse de doctorat en architecture dans le domaine de la réduction des risques de catastrophes à l’Université Grenoble Alpes. Avant le début de son doctorat, Mampionona Rakotonirina a travaillé pendant 4 ans sur le sujet de l’adaptation au changement climatique à l’agence d’exécution de la coopération bilatérale allemande GIZ à Madagascar et à l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie en France. Son expertise fait d’elle une personne-ressource quant à cette thématique car elle a été amenée à traiter de l’adaptation au changement climatique sur la gestion des ressources naturelles, l’agriculture ou encore le secteur économique des entreprises.

Qu’est-ce que le changement climatique ? 

Pour mieux comprendre le sujet traité ici, Mampionona Rakotonirina a pris le temps de définir ce qu’est le changement climatique. Et celui-ci est un phénomène de variations sur le long terme du climat de notre planète. Il peut résulter du cours naturel des choses, mais celui que nous vivons actuellement résulte principalement des activités humaines selon les rapports du GIEC. Pour être plus précis, ce changement climatique est dû aux émissions excessives de gaz à effet de serre issues des activités humaines, principalement le dioxyde de carbone mais aussi d’autres gaz comme le méthane, depuis le début du XIXème.  Ces gaz ont la caractéristique de retenir les rayonnements infrarouges émis par La Terre et contribuent, de ce fait, à l’effet de serre qui réchauffe notre planète. Sans eux, à l’état naturel, notre planète aurait une température trop froide (-18°C) et ne pourrait pas être propice à la vie. Et à l’inverse, une concentration trop élevée de ces gaz dans notre atmosphère cause un réchauffement anormal de la planète. Et il faut noter que la température est un paramètre déterminant du climat planétaire et de la vie sur Terre. 

Actuellement, la première manifestation du changement climatique est le réchauffement global de la planète mais cela s’accompagne également d’autres dérèglements sur des paramètres et phénomènes météorologiques et climatiques comme les précipitations, les cyclones, les sécheresses etc. Et par effet de cascade, cela va impacter différents systèmes comme les espèces et les écosystèmes. Le système humain n’est pas épargné car cela va impacter l’alimentation, les activités économiques, le bien-être etc. 

On n’est pas tous égaux face aux impacts du changement climatique parce qu’il y a des systèmes qui sont plus résilients, qui sont moins vulnérables. Qui arrivent soit à absorber soit à s’adapter.

Il faut noter que toutes les régions du monde sont impactées par le changement climatique, c’est un phénomène global dont les manifestations se ressentent au niveau local. Face à cela, nous sommes tous égaux, d’après Mampionona Rakotonirina. En revanche, la nature et l’intensité des impacts varient selon les zones. De même, les caractéristiques des systèmes exposés, c’est-à-dire leur niveau de vulnérabilité, vont  être déterminants quant aux conséquences. Les systèmes qui n’ont pas une bonne capacité de résilience auront beaucoup de difficultés à faire face aux impacts du changement climatique. À cela s’ajoute également la capacité ou non des pays et des communautés à appréhender ces changements climatiques et à y apporter une réponse rapide (adaptation, aménagement, secours des populations touchées par des évènements climatiques etc.). 

Face à ce changement climatique, il est essentiel que nous nous adaptions en tentant de prévenir et de gérer les conséquences négatives mais aussi d’identifier les opportunités. Ces actions d’adaptation sont importantes car dans les années à venir, il y aura des phénomènes inévitables même si nos sociétés arriveront  à limiter les émissions de gaz à effet de serre.

 

L’impact du changement climatique

Le changement climatique a et aura des impacts sur le cœur de métier des travailleurs et travailleuses humanitaires. Une de ces manifestations est la multiplication et l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes, comme les cyclones ou encore les inondations, dans certaines parties de la planète. Ces phénomènes, pouvant entraîner des situations de catastrophe, nécessitent dans bien des cas l’intervention d’organismes humanitaires. Et comme l’indique Mampionona Rakotonirina, le fait que ces phénomènes soient amenés à se produire plus régulièrement, obligent les acteurs de terrain à s’y préparer, à anticiper les politiques de prévention mais également les réponses à apporter. Et d’autres difficultés s’ajoutent puisque les associations et ONG doivent également adapter leurs réponses à l’environnement changeant et surtout, ne pas accentuer ce changement

Pour illustrer ces situations, on peut prendre comme exemple le secteur de la nutrition ou encore de la santé, qui comme le souligne Mampionona Rakotonirina, sont des secteurs climatosensibles. En cela, les phénomènes de sécheresse, d’inondation ou d’imprévisibilité du climat, entraînant un dérèglement des calendriers culturaux dans les pays des Sud, accentueront les problématiques de malnutrition déjà observées dans ces pays par les acteurs de terrain. L’impact du changement climatique dans certaines zones  peut également conduire à l’émergence de nouvelles maladies pouvant affecter des personnes vulnérables et obliger les acteurs et actrices humanitaires à prendre en compte cette nouvelle donne dans leurs interventions. 

On peut également souligner que le changement climatique affecte l’organisation interne des organismes humanitaires et Mampionona Rakotonirina cite deux exemples de ces impacts. En premier lieu, il y a les interventions sur le terrain des différents acteurs dont la santé et le bien-être au travail doivent être pris en compte tenu des conditions de travail très difficiles dans un contexte d’environnement climatique en constante évolution. Le second exemple mis en avant concerne la chaîne logistique des actions de terrain et notamment la réflexion quant aux zones de stockage. Cela afin d’éviter que des réserves alimentaires ou que du matériel logistique ne soient exposés à des phénomènes climatiques extrêmes actuels ou à venir.

 

Composer avec le changement climatique

Le changement climatique étant un phénomène progressif, les acteurs de l’aide au développement arrivent à travailler sur cet enjeu comme ils ont la même temporalité. D’ailleurs, la plupart des actions menées dans le cadre de la solidarité internationale pour faire face au changement climatique sont mises en œuvre par des organismes qui sont acteurs du développement.  Les interventions des acteurs de terrain se font à différents niveaux, allant du niveau opérationnel, auprès des communautés, jusqu’au niveau réglementaire et stratégique avec les acteurs étatiques. Mais parfois, le changement climatique est considéré comme un secteur à part et les acteurs majeurs continuent à travailler en silo alors que c’est un phénomène général qui touche l’ensemble des secteurs et qu’on y gagnerait tous à optimiser nos moyens et les réponses apportées

Aujourd’hui, le défi majeur des acteurs du développement est l’intégration de la problématique du changement climatique dans leurs activités : stress hydrique et gestion de l’eau, adaptation des semences compte tenu du climat, gestion des ressources naturelles etc. Il s’agit ainsi de prendre en compte les impacts actuels et futurs que pourront subir leurs environnements d’intervention mais aussi limiter l’empreinte négative des interventions. 

 

Limiter son empreinte négative

Mampionona Rakotonirina estime que la principale source des émissions de gaz à effet de serre des acteurs humanitaires est liée au transport. En ce sens, si les organismes humanitaires souhaitent diminuer leurs émissions de gazs nocifs, ils doivent s’interroger sur la nécessité des déplacements de leurs équipes, notamment les déplacements internationaux. Pour pallier à cela, les associations et ONG peuvent, et même doivent,  renforcer les capacités locales pour que les interventions puissent être majoritairement gérées par des acteurs locaux et ainsi, ne pas toujours faire déplacer des personnes venues de l’autre bout du monde. Et cela correspond même aux valeurs de la solidarité internationale puisque l’un des objectifs de l’aide au développement n’est pas de faire à la place de mais avec. 

Une réflexion peut être menée par les acteurs et actrices humanitaires sur des manières dites douces pour se déplacer car bon nombre d’entre eux utilisent des véhicules type 4×4, qui sont adaptés et nécessaires aux environnements périlleux, mais pas aux déplacements courts dans un environnement urbain. Les associations et ONG peuvent également s’inspirer des organismes privés afin d’étudier la mise en place en interne d’un plan similaire à celui du plan RSE afin d’amener aux changements de pratique. Plusieurs organismes humanitaires sont d’ailleurs déjà sur cette voie. Et pour  les accompagner dans ce travail, l’ALNAP, qui est un réseau mondial d’acteurs humanitaires de différents organismes, de donateurs, d’universitaires et de consultants, a publié en 2021 un rapport pour accompagner les acteurs humanitaires dans cette réflexion.

 

 

En conclusion, le secteur humanitaire n’est pas le secteur qui a la plus grosse empreinte sur l’environnement. Mais l’impact d’autres secteurs d’activités humaines obligent les acteurs et actrices humanitaires à prendre en compte cette nouvelle donne mais aussi à s’interroger sur leurs pratiques afin que celles-ci soient en adéquation avec le respect de l’environnement. Cela devient d’autant plus nécessaire que le changement climatique est un problème actuel et amène, en plus des conséquences sur l’environnement, à des migrations climatiques. Et ces impacts sur l’environnement sont tellement brutaux, qu’aujourd’hui les déplacés climatiques ne bénéficient d’aucun statut juridique et donc, d’aucune reconnaissance, ni protection internationale.